Jour de fête
Où le trésor n'est pas ce qu'on croit
– Un, deux, QUATRE!
Le petit Tom comptait les pas depuis le stand de lancer de ballons pendant que sa grande sœur se précipitait vers les machines où des montagnes de peluches l’attendaient derrière les vitres, prêtes à être agrippées, malaxées et recrachées par la satanée pince. La fête battait son plein et tout semblait en mouvement autour, au point de lui donner le vertige. D’habitude, Tom restait accroché à la manche de son père à voguer entre les allées pendant que sa grande sœur Liz occupait son temps à malmener les manettes, jusqu’à ce que les griffes de la bête s’arrêtent enfin sur le trésor convoité.
Mais cette fois, c’est lui qui ramènerait le gros lot, et ça n’avait rien à voir avec une peluche à gros yeux ou une barbe à papa non, Tom l’avait lu sur le prospectus: L’enfant qui saura trouver la boîte magique repartira avec son poids en sucreries. X marque l’emplacement. Suivez les flèches de l’entrée jusqu’à la caverne au trésor. Le plan était agrémenté d’illustrations qui lui donnaient déjà l’eau à la bouche.
Le gamin avait élaboré un plan des plus ambitieux : il retrouverait le bon pour le trésor et mandaterait ensuite sa sœur pour récupérer le lot : elle était bien plus grande que lui et cette différence représentait un gain considérable en sucettes, chocolats et autres sucreries. Il ne savait pas encore parfaitement compter, mais de ça, il était certain.
– Tom?
Papa s’était encore dévoué pour les accompagner à ce qui serait sans doute la dernière fête foraine avant la fin de la saison. Après ce serait l’automne, et les lumières multicolores des manèges céderaient leur place à celle blafarde des salles de classe, ce à quoi Tom n’avait pas du tout envie de penser.
– Hmm.
– Tu as oublié le trois.
Papa avait raison, il avait encore oublié ce satané chiffre trois. Tom avait beau faire, il ne rentrait jamais dans sa tête. Alors, avec application, le petit garçon revint sur ses pas et reprit le compte. Cette fois, sans se tromper. Et le bout de sa semelle s’arrêta pile sur une petite flèche tracée à la craie rouge, une minuscule petite flèche avec un empennage comme celle des Amérindiens.
Et s’il l’effaçait avec la chaussure? Les autres enfants ne pourraient plus suivre la piste au trésor. Tom y réfléchit avec tout le sérieux de ses cinq ans, avant de renoncer, non pas par grandeur d’âme mais parce que papa l’entraînait déjà dans l’autre sens. La grande sœur se trouvait toujours happée par son jeu, qui engloutissait à la fois son attention et son argent de poche.
- Et peut-être un bout de son cerveau ?
Tom sursauta, presque imperceptiblement. Quelque chose avait parlé dans sa tête, qui n’était pas lui. Comme si un personnage invisible venait de lui murmurer à l’oreille. Un personnage avec un goût de bonbon. Et un moment, un très court moment, il eut l’impression de voir une tête de clown au milieu des boîtes de conserve qu’une petite fille s’échinait à faire tomber avec des balles de tissu.
Mais Tom était bien trop occupé dans sa tête avec sa chasse au trésor, et il fallait se souvenir de l’endroit que la flèche indiquait: le manège. Tom avait déjà dans les yeux des petites étoiles comme celles qui tournaient au-dessus des chevaux et des chars. Qui tournaient si vite qu’elles finissaient par former un seul fil rouge et jaune scintillant comme une constellation.
– Tu as soif Tom ? Liz?
Le petit acquiesça et Liz, sans détourner le regard de la vitrine qui l’hypnotisait totalement, répondit par un borborygme adolescent qui devait à priori signifier son agrément.
Tom qui avait pour consigne de ne pas s’éloigner d’un pouce resta collé contre elle un petit moment pendant que leur père faisait la queue, mais il n’avait qu’une idée en tête. Et il se la répétait comme pour ne pas la perdre. Aller au manège, trouver la flèche, suivre la piste.
Et pendant qu’il se répétait ces mots en boucle, un évènement fâcheux se produisit : trois gamins installés sur la machine à côté se mirent à discuter et à piailler en étalant le dépliant de la fête foraine contre la vitre. Celui qui avait l’air le plus dégourdi tournait déjà son regard dans tous les sens pour essayer de repérer les flèches. Le plus grand semblait détailler un plan d’action, et le troisième, une asperge bardée de longues boucles blondes, tirait goulûment sur une sucette ronde multicolore en acquiesçant. Tom sentit quelque chose tourner dans son ventre, une sensation très désagréable. S'il ne se dépêchait pas de suivre la piste, ils finiraient par trouver le trésor avant lui. SON trésor.
X marque l’emplacement. Sept flèches réparties dans tous les endroits de la fête foraine depuis l’entrée et Tom en avait déjà trouvé quatre, ce qui signifiait qu’il s’approchait du but. Il avait promis de ne pas s’éloigner de sa grande sœur, mais il suivait du regard les trois gamins qui se dirigeaient à pas pressés vers le manège. Si papa ne revenait pas très vite, il fausserait compagnie à sa sœur, tant pis pour la punition. Tom voulait le trésor et il ne le laisserait à personne d’autre.
La musique autour d’eux avait l’air de plus en plus forte et elle commençait à faire vibrer ses tympans. Tom sentait son cœur battre très fort, et il lui était de plus en plus difficile de retenir ses pieds de courir dans l’autre sens.
– Les enfants?
Papa était revenu, enfin, et tendait les verres d’un soda que Tom regarda à peine.
– Qu’est ce que vous voulez faire maintenant?
Liz venait de rater sa cible encore une fois, et sa frustration s’étalait sur son visage en faisant ressortir ses tâches de rousseur.
– Je peux rejoindre les copines? Je ne resterai pas longtemps.
– Neuf heures devant le stand de tir à la carabine.
– Oui papa.
La gamine fila comme l’éclair dans la foule, et Tom se sentit le roi du monde.
– Et toi Tom ? Tu vas aussi me laisser comme une vieille chaussette?
– T’es pas une chaussette. Je voudrais aller au manège.
– Je croyais que tu n’aimais pas les choses qui tournent?
Et c’était vrai, Tom n’aimait pas les choses qui tournent, elles lui donnaient l’impression que son estomac et son cerveau tournaient en même temps. Mais il aimait les trésors, et plus encore, les trésors qui se mangent. Et il n’y avait plus de temps à perdre car les trois gamins partis avant lui décrivaient déjà des cercles dans le sens contraire du manège, les yeux rivés au sol.
Ce qu’ils n’avaient pas vu et que Tom, lui, avait repéré, c’est que le symbole tant convoité ne se trouvait pas gribouillé par terre mais à l’arrière de la cabine.
- Cinq !
Son père eut une moue perplexe, mais le gamin tirait si fort au bout de sa manche qu’il lui était impossible de résister. Sans s’attarder , il l’entraîna vers le stand de tir à la carabine. Bang ! Tom n’aimait pas beaucoup le bruit mais ce n'était l’affaire que de quelques secondes. Et cette fois, la flèche avait l’air bien mieux cachée. Bang ! Tom sursauta à en renverser son soda. Un ballon venait d’exploser juste à côté de lui et cette fois, il était bien certain d’avoir aperçu le clown dissimulé derrière le panneau. Et il avait eu le temps de voir son doigt dans un gant de satin rouge qui pointait en direction du plus grand manège à sensation du parc.
- Alors on va par où ?
Tom n’avait pas très envie de s’approcher de la grande bête qui avalait et mélangeait les êtres humains comme des billes dans un flipper. L’engin était bruyant, et les lumières stroboscopiques qui en faisaient le tour avaient l’air d’être vivantes. Mais il n’avait pas le choix : le clown bizarre avait clairement montré la prochaine étape.
- Six. C’est là.
- Tu es sûr Tom ?
- Hmmm.
Maintenant qu’il avait repris un peu d’avance sur ses adversaires, le petit garçon se rassérénait un peu. Plus qu’une et il atteindrait la caverne, le Graal, et le déluge de bonbons.
Il lui devenait de plus en plus difficile de se concentrer avec le bruit infernal et le mouvement oppressant du manège dont le contrepoids se balançait comme une gigantesque massue. Un doigt sur la bouche comme pour mieux réfléchir, Tom fit et refit le tour du guichet où les groupes d’adolescents se pressaient pour prendre leurs tickets. Et puis, après plusieurs passages, Tom s’aperçut d’un prospectus jeté à terre. Bingo ! Il le souleva délicatement et juste en dessous, la flèche se cachait. La dernière. Et ce qu’elle montrait… c’était le stand de barbe à papa.
- Quelque chose ne va pas mon chéri ?
- Ça ne ressemble pas à une caverne.
Et ses yeux fixaient le stand, et les fils de sucre rose qui tournaient et s’agglutinaient.
- On y va quand même ?
Tom acquiesça sans conviction. D’habitude il n’adressait pas la parole aux étrangers, et il était ardu de lui faire dire ne serait-ce que le moindre mot. Cette fois pourtant Tom doubla tous les clients et se hissa sur la pointe des pieds pour interpeller le forain. Un trésor ? Il n’était pas au courant. S’il y en avait un, il ne se trouvait pas chez lui. Les larmes commençaient déjà à poindre au bord de ses yeux lorsque papa vint à la rescousse et émit une hypothèse qui lui redonna un fol espoir.
- Tom ? Tu es sûr d’avoir bien compté cette fois ?
Le petit garçon se figea jusqu’à en devenir presque raide. Son visage poupin sous les lumières du stand parut aussi lisse et immobile qu’une statue de cire. Mais oui ! Tom agita ses petits doigts qu’on voyait à peine poindre sous la manche de son anorak. La flèche de l’entrée. Celle du premier manège. Il refit tout le parcours dans sa tête et c’était comme si toutes les images tournaient, de plus en plus vite, et Tom eut l’impression que toute la fête foraine prenait feu autour de lui. Et qu’au milieu de ces flammes, une énorme tête de clown surgissait comme les ballons géants de la parade d’Halloween au dessus du parc.
- J’en ai oublié une !
La joie d’avoir compris son erreur ne dura pas cependant car le groupe de gamins qu’il pensait avoir semé venait d’apparaître au coin du stand, et le plus grand de la bande poussa un cri de bovin qui vrilla les tripes du petit Tom. Il exultait en montrant du doigt où se trouvait la caverne au trésor qu’il avait tant espéré être le premier à découvrir. Le palais des Glaces.
- Oh non, Tom, je suis désolé.
Mais le petit garçon se redressa dans ses bottes et se mit à courir, à courir à perdre haleine. Les trois autres étaient bien sûr plus grands et plus rapides que lui et ils atteignirent l’entrée bien plus vite que Tom. Papa, lui, était complètement distancé.
Tom n’avait pas le temps de l’attendre et il se fichait bien de la punition maintenant. Il s’engouffra dans le palais juste après les trois, et à peine eût-il passé la barrière de sécurité qu’il comprit son erreur.
L’attraction était composée d’un gigantesque château gonflable à l’intérieur duquel on avait disposé une série de miroirs à la suite, dans une géométrie savante et cruelle qui vous faisait rapidement perdre tout sens de l’orientation. Et le caoutchouc malléable sous les pieds n’assurait qu’un équilibre précaire au petit Tom, dont les mouvements déjà mal assurés ne lui permettaient pas d’avancer. Il chercha d’abord à retourner en arrière, mais c’était impossible : il lui semblait que les parois de plastique s’étaient rapprochées et collées pour empêcher toute tentative de retour en arrière. La créature était en train de les avaler.
Comme pour confirmer son terrible pressentiment, un cri s’éleva , strident comme celui d’un cochon qu’on égorge. Puis des cris de panique, et le château gonflable parût bouger dans tous les sens, se comprimer, se détendre, se compacter à nouveau.
- Comme des intestins en pleine digestion.
Cette fois, Tom poussa un cri de terreur. Il ne pensait plus du tout au trésor, mais à retrouver son père, sa sœur Liz, et…
De nouveau, ce parfum étrange de bonbon un peu acidulé lui venait. Comme une respiration. Tom s’arrêta en se tenant aux parois mouvantes de l’attraction. Quelque chose n'était pas normal. Il n’y avait personne. Tom se mit alors à avancer, aussi vite que possible avec ses petites jambes, en se tenant comme il pouvait, avec ces grosses larmes chaudes qui lui brouillaient la vue.
- Papaaaaaa !
Il était sûr d’avoir pissé dans ses pantalons, mais plus rien ne lui importait maintenant que de sortir. Au moment où Tom eut l’impression d’un virage qui pouvait mener à la sortie, une silhouette apparut dans le miroir face à lui. Puis dans tous ceux autour, une équipe de clowns affreux dont les mouvements n’étaient même pas coordonnés, mais dont les dents acérées et noires saillaient de la même façon entre leurs lèvres rouges .
- Alors Tom on cherche la sortie ?
Nouveau cri de terreur. Tom recula, prit un chemin transversal pour échapper à la figure terrifiante du clown. Mais le chemin qu’il avait choisi débouchait sur un bassin rempli de balles multicolores, des balles qui avaient l’air de se mouvoir par elles-mêmes et qui ne semblaient attendre que sa chute pour l’engloutir. Au milieu, un bras flottait comme un jouet de celluloïd, mais les traînées luisantes et écarlates qui s'étalaient autour ne laissaient aucune place à l’imagination pourtant intrépide de Tom : il reconnaissait la manche du pull de l’un des trois gamins qu'il avait suivis.
- Alors Tom tu le veux ton trésor ?
La voix ne venait plus de l’intérieur de sa tête à présent, mais de juste derrière lui. Le clown se tenait là, immense et féroce, prêt à l’attraper et à le dévorer exactement comme il l'avait fait avec les autres. Tom ne bougeait plus, pourtant il s'entendit dire “oui”, et le rire affreux du clown résonna dans tout l'endroit. Des bonbons se mirent à pleuvoir, de toutes les couleurs, de tous les parfums. Des friandises en chocolat, des pommes d'amour. Tant et si bien que Tom songea un moment qu'ils allaient l'ensevelir.
Et le rire du clown se mua en un ricanement sinistre, lorsque Tom commença à ressentir les premiers picotements. Entre ses mains pleines, le sucre se répandait en filets acides qui lui rongeaient la paume jusqu'à le brûler.
Pris d'effroi, Tom bascula en arrière, et bientôt tout ce qu’il put voir de ses yeux écarquillés fut une marée de balles de plastique dont la morsure immonde courut long de ses jambes, jusqu’à creuser son flanc et sa poitrine d’où ne jaillissait plus aucune respiration.
*
- Tom ?
Le garçonnet mit un long moment pour ouvrir les yeux. Il était certain de se trouver en enfer. Dépecé. Mangé. Au lieu de ça, le regard inquiet de son père était posé sur lui. Alors Tom remua les doigts, les uns après les autres.
- Mon dieu tu nous as fait tellement peur !
Liz aussi se trouvait là, et elle tenait dans ses bras une peluche qui la cachait presque entièrement.
- Je suis désolé papa.
- Ce n’est pas grave.
Doucement, Tom se remit assis sur le banc sur lequel on l’avait déposé. Face à lui le palais des Glaces distillait ses lumières vives et une musique entraînante, pendant que des enfants glissaient en riant sur le toboggan à la sortie. Il avait du prendre peur. Faire un cauchemar. Tom n’avait aucune idée que c’était possible, faire un cauchemar réveillé, mais ce n'était sans doute que ça, ou son imagination qui lui jouait des tours comme on le lui répétait souvent.
- On rentre à la maison ?
- Hmmm.
Cette fois Tom ne lâcha pas la main de son père avant d’être bien sûr d’avoir passé la sortie. Un petit pincement au cœur le prit, juste avant de franchir les portes de la fête foraine. Il aurait bien aimé, quand même, repartir avec un peu du trésor. Juste un peu. C’est là, à l’ombre de l’enseigne qui accueillait les visiteurs, qu’il le vit pour la dernière fois. Le clown. Et il lui faisait un petit signe de la main. De l’autre, il tenait un panier aux décorations bigarrées, duquel sortait une cascade de boucles blondes, et une bouche dans laquelle il y avait toujours planté la sucette ronde multicolore.
