Confessions
If I only had a heart
If I only had a heart
Je n’ai pas toujours été comme ça. Quand les barreaux se sont refermés en glissant comme des doigts de métal jusqu’à s’enfoncer dans le ciment, je pensais à tout ce qui m’avait amenée là.
Doucement. Presque suavement, comme une étreinte tiède qui se resserre chaque fois un peu plus, jusqu’à ce qu’on sente les ongles du démon qui nous embrasse s’enfoncer dans la peau pour nous faire glisser dans la boue.
C’est comme ça que ça se passe. Jamais violemment. Le goût du mal est d’abord sucré, on le garde dans la bouche et on en explore les délices. La satisfaction de la revanche, la délivrance d’une lame pressée contre la poitrine. Puis l’amertume se révèle, on se dit qu’on n’en a pas assez, on recommence. L’acier plonge plus profondément dans la chair de l’autre, le démon vibre à l’intérieur, se repaît, jouit.
Les cadavres s’amoncellent et la mort ne suffit plus.
Que s’est-il passé ce jour là ? C’était comme un impact de foudre. Ça m’a pris toute entière. J’ai vu son corps s’affaler et ses lèvres frémir en cherchant de l’air. Il y avait ce flot de sang qui jaillissait comme des flammèches tout le long du trait écarlate que mon couteau venait de dessiner sous sa poitrine. Quelque chose d’hypnotique. Je ne sais pas si c’est ça qui m’a stoppée.
D’habitude je continue, je dessine des arabesques pourpres comme des tatouages là où la peau est à nu. J’ai toujours gardé cette pudeur, je n’enlève rien, juste la vie.
C’est peut être la façon bizarre que le sang avait de se jeter hors de ses veines qui m’a arrêtée ce jour-là. Je l’ai regardée déteindre comme une fleur qui se fane. Lentement.
Je n’aime pas le bruit des barreaux, il déchire la poitrine, comme la pointe de ma lame. C’est à cause de cette fille si je suis là. Son visage tourné vers moi me racontait autant ma vie que la sienne. J’avais écouté trop longtemps et les flics étaient arrivés, avec moi debout au milieu du salon, mon arme entre mes phalanges blanchies et cette fille vide comme un poisson qu’on vient d’étriper.
À quoi je pensais à ce moment là ? À mon cruel manque d’originalité . Merde si j’avais su que c’était ma dernière j’aurais innové. Fait quelque chose d’un peu joli et élaboré. Au lieu de ça il y avait juste un corps affalé, avalé par son propre sang. C’était sale, brouillon.
Comme mes premières esquisses au cours du soir, quand elle passait entre les rangs pour critiquer notre travail. Sa froideur, ses yeux vides, ses lèvres figées, étaient une des secousses qui m’avaient entrainée dans la fange. Elle avait semé cette colère et la colère avait éclos en une haine insatiable, une haine du monde et de tous ceux qui se tenaient encore debout alors que je rampais. Que mes cris n’avaient pas plus d’écho qu’un murmure asphyxié.
Continuer d’avancer, oh oui c’est ce que j’ai fait. Même en rampant. Même en sentant l’humidité salace souiller mes mains, pénétrer ma gorge. J’ai toujours imaginé que c’est ce qu’ils ressentaient, au moment où je leur tranchais les veines. La chaleur qui s’échappe , la sensation d’étouffer et de glisser dans l’abîme pendant que le démon en moi s’agitait d’un plaisir sauvage.
Ces moments ont été les plus intenses d’une vie misérable, qui aura valu la peine d’être vécue, si on y pense. Je me suis relevée.
Le regard de l’avocat de l’autre côté de la cage d’acier n’était pas plus bienveillant que celui de la garce qui m’avait inculqué la peinture, ni plus doux que celui de la génitrice qui préférait me contenir dans un placard plutôt que me voir m’écorcher les genoux.
Tu sais quoi, je me les suis écorchés. Plus d’une fois. J’ai été avec des hommes qui se fichaient bien de me laisser en vie après s’être servis. Ça ne m’a pas arrêtée. J’ai commencé à attraper des filles dans la rue, pour quelques billets. Et le goût est venu. La violence est un serpent qu’on garde dans son ventre et qui réclame d’être nourri.
La première fois… je n’ai jamais réussi à en parler. J’ai vomi mes tripes tellement c’était fort. Être au dessus des autres est une ivresse puissante, la découverte d’une sensation que rien d’autre que le meurtre ne procure, ni les caresses, ni le sexe, ni l’alcool. Tuer. Je l’ai dit.
- Où est ce que je signe ?
Il n’y avait pas de mépris dans ma voix, peut être de la résignation.
C’est elle qui m’avait arrêtée ce jour là. Je crois qu’elle m’aimait bien, je lui avais rendu quelques services. On a été voisines un temps, puis un peu plus. Mais le serpent s’était déroulé à l’intérieur et je savais que ça finirait par arriver.
Est-ce que j’aurais du partir ? J’avais failli le faire. Si j’avais écouté mon instinct je serais sous le ciel à l’heure qu’il est, à chercher une nouvelle peau à crever et quelques mauvaises fréquentations avec qui me perdre. Mais elle se tenait là, vivante, palpitante comme un cœur. Celui que je n’ai pas, que je n’ai jamais eu.
Je me suis approchée doucement par derrière, elle a eu ce petit rire quand mes doigts ont glissé sous sa blouse. Et puis ça a été la morsure, mes doigts se sont serrés, l’acier a poussé contre son épiderme pour entrer doucement. Je ne me souviens pas l’avoir entendue crier, son corps s’est simplement figé entre mes bras. Puis elle a chuté.
Quand elle est tombée sa bouche était ouverte et ses grands yeux dorés fixes comme si elle avait été pétrifiée sur le coup. Le démon gigotait à l’intérieur et ça a été plus fort encore que les autres fois.
Et le sang a jailli, son visage a tourné doucement, mou et lâche. Ses yeux étaient restés ouverts dans leur terreur. Elle me regardait.
Je ne me souviens de rien ensuite, juste du chant assourdissant des sirènes de police ; tout résonnait trop fort. Les voix, le bois brisé de la porte d’entrée et le miroir fracassé. Je crois qu’une larme a roulé. Sur son visage à elle. Est-ce que c’est possible ?
L’acier des menottes a pincé mes poignets et ils m’ont traînée eux aussi.
- Vous plaidez coupable ?
- Oui monsieur.
J’avais décidé que ce seraient mes derniers mots, que je n’accorderais plus rien à ce monde qui m’avait recrachée et écrasée comme un insecte. Je n’ai rien dit, même quand ils m’ont hurlé dessus pour savoir où étaient les autres. Combien. Qui.
- Si vous avez encore un cœur… !
Quelque chose en moi a ri. Je n’en ai plus, patron. Quand on laisse le mal entrer il a besoin de place : il m’a dévorée de l’intérieur en commençant par ce que vous appelez un cœur. Et ensuite j’ai dévoré les autres.
Ne jugez pas. Je ne suis pas un monstre. Un jour, vous l’aurez aussi, suave au bout de votre langue, avant qu’il se glisse par votre gorge et se love là où il fera son nid. Doucement. Sans bruit. Et vous lui obéirez, parce qu’il est le maître. Ne jugez pas.
Le goût du mal est en nous comme nous-mêmes.
